calebasse

« A man wem », fils,

Apporte la gourde de vin de palme que tu as récolté ce matin. Couchée sur ta cuisse, prête à livrer son nectar dans un de ces gobelets de différentes contenances rangés dans le petit panier près de toi posé. Ah, chers gobelets de nos ancêtres taillés dans la coque de noix de coco, vous nous servirez encore et toujours !

Et ton vieux père, assis sur sa « chaise gardien » à côté de ta mère à l’âge avancée mais à l’oreille bien fine et toujours jalouse, qui a dans ces conditions rejoint le camp des hommes dès le jour où son corps a naturellement mis fin à ses possibilités de maternité ; Un jalouse pathologique. Croit-elle que je porte en moi l’éternelle vigueur ? Ne sait-elle donc pas que ces jeux qu’elle a cessé de joué ne sont plus de mon temps, moi non plus ? Le lion n’a plus de griffes, plus de dents, le temps a prélevé sa taxe. Ce soir, tu nous verseras de cette sève fermentée de palmier, à raison de quatre gros gobelets pour moi contre une moindre mesure pour elle, et nous discuterons. Tu sais, le vin et les femmes, … hum !

 Fils, geste de toi, c’est bien une façon de nous honorer de notre vivant, même si nous savons que tu en feras davantage quand l’oiseau nocturne viendra t’annoncer la fin de notre course dans l’enveloppe charnelle. Moi d’abord puisque ta mère m’a trop usé, elle ensuite plus tard, nous serons entrés dans l’autre dimension, l’histoire et qui sait, la légende peut-être.

 Ces petites occasions qui se présentent à toi comme celle d’aujourd’hui, je les ai aussi connues quand j’avais ton âge. Mon père en parlait au milieu de ses épouses et enfants, son chien « TI BA TAÑ » couché à ses pieds après une journée de chasse. Il le nomma « TI BA TAÑ », pour traduire son mécontentement envers ses femmes qui dans la mauvaise foi les caractérisant selon lui, ne reconnaissaient jamais avoir reçu un cadeau de lui. Jamais toutes à la fois mais chacune lorsqu’elle n’avait pas (encore) le même pagne que sa coépouse, ou qu’elle avait raté sa sauce. C’était l’arme favorite qui abattait d’un seul coup toute critique.

 Pour ne pas répondre, ce qui aurait risqué d’embraser le village, il appelait alors son chien « TI BA TAÑ » et lui donnait à ronger un de ces os qu’il gardait toujours dans sa gibecière. L’animal ne le niait jamais mais ne l’avouait non plus. Ainsi répondait mon père à toutes ses femmes, sans mot leur adresser. Elles comprenaient la ruse du vieil homme et se taisaient, ne voulant probablement pas se mettre à la hauteur d’un chien, un animal qui les suivait partout, attendant la moindre récompense pour la garde rapprochée qu’il assurait.

 Nous nous évertuions alors à essayer de reculer le temps, remettant à plus tard nos manifestations de reconnaissance et d’amour envers le maître des lieux, le mari et père, projetant d’en faire cas le jour qui vient, ce jour que l’on éloigne toujours. Que d’occasions perdues, ne crois-tu pas ?

Nous n’étions pas seuls dans la concession de mon père ou les villages voisins à avoir ce sentiment,  je l’ai même entendu de la bouche de bien d’autres personnes que j’ai rencontrées dans ces lointaines cultures où pourtant l’on ne parle pas la même langue que nous, derrières les fleuves et les océans. J’étais alors au pays des amis qui sont devenus si indifférents à notre égard une fois leurs terres libérées.  Mais quelles  occasions ont-ils aussi perdues ? Toujours, celles  d’honorer leurs parents lorsqu’ils étaient encore vivants. Rien ne change d’ailleurs chez eux, sinon une fois par an, le jour qu’ils ont dédié aux morts.

Une fois mais une seule alors, j’ai voulu m’y marier avec une femme à la chevelure interminablement longue, couleur sable fin du grand fleuve Sanaga, et aux yeux rappelant le ciel quand il n’a pas de nuages. Profitant de cette journée dédiée aux morts, durant laquelle l’on offre des fleurs par milliers, je me suis présenté devant « Rose », la mère de ma fiancée, avec un beau bouquet à la main. Elle avait perdu son mari lors de cette grande guerre, et élevait seule son unique fille entre les icônes de leurs saints Joseph et Marie, la vierge aux nombreux enfants selon leur livre sacré. Mystère toujours !

 Les fleurs que j’offris alors à celle qui ne fut pas ma belle-mère étaient celles qui j’avais trouvées à bon prix, des chrysanthèmes, qu’ils appellent «  fleurs des morts ». Je venais non seulement de réveiller la douleur de la pauvre femme, mais aussi, elle voyait en moi l’homme qui voulait la précipiter au paradis. Elle cacha sa tête derrière le battant de la porte pour ne point voir le beau bouquet, et ferma celle-ci devant moi, me laissant dehors pour la première fois. Je ne la revis plus jamais. Mais pour le reste avec sa fille Anastasie, n’en parlons pas ici, tu vois comment me regarde ta mère.

 Ces fiançailles ratées, c’est l’œuvre de tes ancêtres qui n’en voulurent pas. Mes parents et quelques vieux de la tribu qu’ils avaient invités la veille de mon départ pour le champ de bataille, avaient bu de l’eau du grand fleuve, dit des mots, et en versèrent une partie sur le sol qui ne me verrait pas durant plusieurs mois, des années peut-être. Dans leurs incantations, ils répétaient que rien et personne ne devait me retenir en terres étrangères, même pas la mort. Un de ces cœurs dont ils ignoraient les traditions était aussi compris dans ces doléances adressées à HILOLOMBI, le Dieu Tout Puissant. Je suis revenu comme je suis parti, sans une égratignure, alors que les balles sifflaient sans cesse, emportant chaque fois mes compagnons d’armes. Paix à leurs âmes.

Les amis ne m’ont pourtant rien épargné dans leurs régiments, les corvées patates et le front de bataille furent miens tout le temps, légions. On dit que ce sont  seulement les poltrons et les lâches qui rentrent de guerre, ce n’est pas vrai ; Ton courageux père est la preuve de ce contraire que n’écrivent pas ces gens qui détruisent  notre bravoure dont ils n’ont jamais fait preuve, ces exemptés, comme si de grandes maladie ne choisissaient de n’attaquer que les fils des bourgeois du monde, le moment pour eux venu de rendre service sacré à la patrie en danger.

(à suivre)